Remise du Prix Europe 2025 de l’Académie rhénane
Ouverture de la matinée par le Président Jean-Luc Seegmuller
Voici juste une semaine, s’achevait un mois magnifiquement monochrome. Monochrome en effet : octobre se trouvait illuminé par une seule couleur, celle que prennent les ciels des aubes les plus prometteuses, celle que le plaisir ou la fierté fait monter aux joues, celle que les boutonnières arboraient en leurs petits rubans.
Octobre rose
« Octobre rose », mot magique qui, des grandes métropoles à de petits villages, a poussé au fil de plusieurs semaines de joyeuses cohortes à des courses, des marches ou d’autres rassemblements, relayés en mille lieux pour aider à financer la recherche médicale contre le cancer du sein.
Sans doute beaucoup de ceux qui s’associaient à ce généreux élan avaient-ils, dans leur fond, le désir de s’élever pour un temps au-dessus de leurs activités quotidiennes, plus ou moins lucratives, monotones ou fastidieuses pour certaines, d’une utilité souvent égocentrique. Ils voulaient contribuer cette fois à une vaste action dont la nécessité leur paraissait évidente, par ce qu’ils en avaient entendu ou même vécu auprès d’un proche, et dont ils pouvaient imaginer les probables effets sur les progrès qui restent à accomplir.
Une vocation médicale
Mais il est des métiers qui ne concentrent pas sur un seul mois leur dévouement altruiste. Ils s’y évertuent tout au long de l’année. Ceux des soldats du feu, ceux des forces de l’ordre, ceux des professionnels du soin. C’est ce choix-là que vous avez fait, Madame, c’est cette vocation qui vous a menée vers la carrière, exceptionnellement riche et prestigieuse, que nous saluons aujourd’hui. Comme vous l’avez vous-même décrit, vous vouliez « entrer dans un monde où l’on est conduit à mener de nombreux combats, des combats contre la maladie. Un monde où l’on doit résoudre des problèmes et trouver des solutions, ce qui, quand on est jeune, est extrêmement valorisant. »
Des solutions, vous en avez imaginées et mises en œuvre. Ainsi, dans la logique de votre thèse de doctorat consacrée déjà aux cancers du sein infracliniques, participez-vous dès 1989 au lancement en Alsace de l’expérience pilote visant à vérifier si la mammographie de dépistage pouvait diminuer la lourdeur des traitements de cancers du sein et sauver des vies. Action pionnière et concluante, exemplaire aussi, initiée quinze ans avant que ce dépistage fût généralisé à la France entière.
Compétence, efficacité et humanité
Le professeur Jean-Marie Le Minor, professeur d’anatomie à la Faculté de médecine de Strasbourg, radiologue et historien, a accepté de présenter tout à l’heure la laudatio de notre Lauréate, dont je me bornerai donc à reprendre une autre citation. Vous y dites, Madame, qu’il faut « veiller à garder toute l’humanité qui caractérise notre métier et qui prévaudra toujours sur toutes les questions techniques et organisationnelles. Les nouvelles technologies ne pourront pas résoudre tous les problèmes. Nous aurons toujours besoin d’une équipe pour accompagner les patients, de soins de support, de personnes pour leur prendre la main. »
Ce ne sont pas là que des paroles. Les patientes que vous accueillez en cet Institut du Cancer Strasbourg Europe tout proche peuvent en témoigner, elles qui y trouvent, en plus des soins médico-chirurgicaux les plus performants, une aide bienveillante et providentielle à leur reconstruction corporelle et psychologique. Votre exemple démontre que l’hôpital peut se révéler mieux qu’un monde froid et opaque où des corps chosifiés sont ballotés au gré des protocoles.
Tout cela, et ce que vous dira bien mieux que moi le Pr Le Minor, ne suffisait pas à vous inscrire dans la suite des lauréats successifs du Prix Europe décerné chaque année par l’Académie rhénane, comme Rudolf von Thadden, Gabriel de Broglie, Simone Veil, ou les plus récents l’artiste plasticien Raymond-Emile Waydelich, le Prix Nobel de médecine et physiologie Jules Hoffmann, l’organiste titulaire de Notre Dame de Paris Vincent Dubois.
Activités en Alsace et rayonnement international
Il y fallait aussi que comme eux – et même mieux que certains d’entre eux puisque votre ascendance est moitié lorraine, moitié alsacienne – vous fussiez attachée à notre province dont vous revendiquez d’ailleurs le caractère carré qui vous permet de mener de front « les jours où on consulte, les jours où on fait de la recherche, les jours où on fait de l’enseignement ».
Comme plusieurs d’entre eux, comme le fondateur et président de l’IRCAD qui a bien voulu présenter dans un instant la Conférence invitée de ce jour, vous faites hautement rayonner l’image de l’Alsace au niveau national et international, par la qualité reconnue de vos travaux, par vos publications et par vos conférences, en sorte que vous avez été élevée cette année à la présidence de l’Académie nationale de Chirurgie, devenue ainsi la première femme à occuper ce siège en les presque trois siècles d’existence de cette institution, qui vous accompagne aujourd’hui dignement par la présence auprès de vous de plusieurs de vos éminents collègues. Et vous êtes dès à présent élue à la présidence de la Société internationale de chirurgie.
Sur divers champs, un combat pour les femmes
Votre trajectoire est, là encore, à la fois exemplaire et bénéfique, car elle trace une voie élargie tout particulièrement à vos consœurs. J’ai encore connu l’époque où la chirurgie était la chasse gardée d’hommes à la voix forte et péremptoire, qui régnaient sans partage et parfois sans grande délicatesse sur le personnel majoritairement féminin des blocs opératoires. Vous avez, Madame, clairement contribué à faire heureusement changer les mentalités et les réalités.
Grâce à vous notre Séance plénière d’automne est accueillie en cette belle Agora qui nous est gracieusement prêtée et que beaucoup d’entre vous, comme moi, peuvent ainsi découvrir, avant d’apprécier et d’admirer, dans le hall qui entoure cet amphithéâtre, les œuvres de notre collègue Valérie Gobyn. Ancienne architecte, à présent artiste socialement engagée et Art-thérapeute pour des personnes touchées par le cancer du sein, le surpoids, le burn out, elle saura interroger votre regard, ouvrir un espace sensible et réparateur en lien évident avec le domaine de notre Lauréate, contribuer à transformer notre rapport au corps. Elle sera prête, auprès de ses œuvres, après cette cérémonie, à engager un dialogue avec vous.
Comme le feront au cours de la cérémonie les moments musicaux que nous devrons à la guitare de M. Hideaki Tsuji, les arts, seuls capables selon Schopenhauer de nous tirer du pessimisme, les arts ont aussi toute leur place en cette matinée où par votre présence, Mesdames et Messieurs, pour laquelle nous vous remercions, vous soutenez notre effort résolu en sorte de rester dignes des fondateurs de notre Académie rhénane : une quinzaine d’étudiants, en 1950, réagissant aux privations intellectuelles imposées par l’annexion nazie à la jeunesse d’Alsace ; leur objectif reste le nôtre, celui d’accroître le rayonnement de la culture de notre région, dans notre région et au-delà de ses frontières.
S’il advient ces temps-ci, qui sont dominés à tant d’égards par la violence et la médiocrité, que nous soyons enclins à l’angoisse, à la colère ou à l’accablement, voici que grâce à vous, Madame, à votre personnalité exemplaire, à ce que vont nous apporter nos prestigieux conférenciers, nous retrouvons, malgré tout, la beauté du monde, la valeur des hommes et la force de nos engagements.
Strasbourg, le 8 novembre 2025
- Cérémonie à voir ou revoir en intégralité sur la chaîne Youtube de l’Académie rhénane
Qui sommes-nous ?
Président : Jean-Luc Seegmuller / Vice-président : Jacques Wallet / Secrétaire générale : Catherine Besançon / Président de la commission Arts : Bertrand Gillig / Présidente de la commission Littérature : Françoise Urban-Menninger / Président de la commission Musique : Mathieu Schneider / Président de la commission Sciences : Pierre Braunstein
En savoir plus
Fondée en 1950 sous le nom d’Académie des Marches de l’Est, à l’initiative d’André Paul Weber et de Gilbert Meyer, par une quinzaine d’étudiants strasbourgeois, pour répondre à leur envie de créer une académie littéraire alsacienne « en réaction à leur besoin de culture dont les sombres années d’occupation avaient privé la jeunesse d’Alsace », puis en sommeil pendant quelques années à la fin des études des fondateurs, elle renaît en 1990 sous l’impulsion du bâtonnier Lucien Baumann, conservant l’esprit et les objectifs ayant prévalu à sa fondation.En réponse à la vocation européenne de notre province, elle renonce en 2013 au nom de « marche » qui évoque par trop la frontière sinon l’affrontement, pour assumer son héritage culturel rhénan et européen et devient l’Académie rhénane.
L’Académie rassemble des hommes et des femmes de divers horizons, éminents dans leur spécialité, qu’il s’agisse des lettres, des arts, des sciences, de la musique, du droit ou de l’économie. Son but est d’accroître le rayonnement de la culture en Alsace et au-delà de ses frontières immédiates.
Pierre Pflimlin, Daniel Hoeffel et le professeur Etienne Wolf, de l’Académie française, lui apportent, dès le début, leur parrainage.
L’Académie se réunit deux fois par an en séance plénière et organise plusieurs événements culturels.
Au début de l’année, dans le cadre du « Printemps des poètes », les poètes de l’Académie rhénane donnent une lecture publique, le « Récital de poésie de Strasbourg », mariant les lettres et la musique avec la collaboration de comédiens. Au cours de sa séance de printemps, quatre prix sont décernés dans les domaines des arts, de la musique, des lettres et des sciences à des personnalités de la région, remarquées par la qualité et la créativité de leur travail.
La séance d’automne honore par la remise du prix Europe, une personnalité œuvrant en faveur de l’idée européenne et de son rayonnement.
Les séances plénières de l’Académie ont été présidées par des personnalités de premier ordre dans leur domaine.
Citons notamment Catherine Lalumière, alors secrétaire générale du Conseil de l’Europe, le Professeur Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie, le Professeur Louis Leprince-Ringuet, de l’Académie française, Xavier Emmanuelli, alors secrétaire d’état à l’action humanitaire et Pierre Rosenberg, président-directeur du Musée du Louvre.
Le Professeur Jean-Marie Vetter présida l’Académie entre 2014 et 2020, succédant au Professeur Fernand Buchheit (2007-2014), à Sabine Grappe (2000-2007) et au Professeur Robert Perroud. Depuis 2021 le président de l’Académie rhénane est le docteur Jean-Luc Seegmuller.